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 AccueilGéopolitique / Analysis / Mise à jour 07/05/11





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Analysis 07/05/11 - La mort d’Ossama Ben Laden, ou un magistral coup de billard à trois bandes - par Jean-Philippe Miginiac


Si nombre d'experts, dont les services secrets français, avaient acté une forte probabilité de décès d'Ossama Ben Laden en 2006, le scénario d'un abri « protégé » au Pakistan restait cependant envisagé.

C'est donc cette dernière hypothèse qui semble confirmée avec la localisation de l'ex leader d'Al Qaeda à Abbottabat, ville de garnison située à 65 kilomètres d’Islamabad, au cœur du système militaire de l'ISI, le fameux service de renseignement pakistanais. Abbottabat est aussi un lieu de résidence de l'élite militaire pakistanaise et, une semaine avant l'assaut, le général Ashfaq Kiayani, commandant des forces armées pakistanaise, avait même prononcé un discours à l'Académie militaire du Pakistan, à moins d'un kilomètre de la villa fortifiée où résidait Ben Laden, annonçant que « la colonne vertébrale du terrorisme était brisée » !

Quelles que soient les belles histoires délivrées pour l'occasion, imaginer que quatre hélicoptères américains, même furtifs, aient pu pénétrer dans des lieux aussi sensibles sans provoquer aucune réaction est une hypothèse hautement burlesque et les forces spéciales américaines n'ont donc pu intervenir que grâce à un accord « tacite » de l'ISI et de l'armée pakistanaise.


Et d'ailleurs, le 23 février dernier, dans une station balnéaire pakistanaise, le général Ashfaq Kiyani, assisté d'un autre général pakistanais représentant peut-être l'ISI, rencontrait l'amiral Mike Mullen, chef d'état-major interarmées américain, assisté de son côté par le général David Petraeus, commandant en chef en Afghanistan (mais aussi le futur directeur de la C.I.A. désigné par le Président Obama le 28 avril dernier), ainsi que de trois autres hauts responsables. Officiellement cette rencontre avait pour objectif de trouver une solution au « cas Davis », du nom d'un « agent consulaire » américain, arrêté à Lahore le 27 janvier dernier après avoir tué deux jeunes pakistanais. Ce citoyen américain, qui séjournait dans ce pays sous une couverture consulaire, travaillait vraisemblablement pour la C.I.A.

Rien n'a filtré de cette réunion, mais il est aujourd'hui probable que le cas Ben Laden fut au centre des discussions, et le cas Davis traité très en marge. Une rencontre entre militaires à un tel niveau n'est en effet aucunement justifiée par l'affaire Davis qui aurait dû logiquement être traitée entre diplomates.

Un autre pays devait cependant être au cœur des réflexions des intervenants à cette réunion américano-pakistanaise. Depuis quelques années en effet, les généraux pakistanais ne font rien sans l'assentiment de l'Arabie Saoudite. Les rumeurs de financement de l'arme nucléaire pakistanaise et de « pacte nucléaire secret » entre Islamabad et Riyad émergent régulièrement et le Pakistan et l'Arabie Saoudite développent une coopération militaire étroite (voir mon article du 11/03/2006 - L'Arabie Saoudite regarde à l'Est (II) - La tentation nucléaire 

Rien de ce qui concerne Ossama Ben Laden et Al Qaeda ne saurait d'ailleurs être étranger à l'Arabie Saoudite ! Il y a quelques mois, un mémo secret signé en Décembre 2009 par la secrétaire d'État Hillary Clinton et révélé par Wikileaks, indiquait en effet clairement que les résidents du royaume saoudien et de ses voisins - les Émirats arabes unis, le Koweït et le Qatar - restaient les principaux soutiens financiers des organisations terroristes et des militants affiliés à Al-Qaeda, aux talibans, au Hamas et au mouvement pakistanais Lashkar-e-Taiba. Selon Hillary Clinton, la volonté politique nécessaire pour bloquer l'argent destiné à ces réseaux faisait toujours gravement défaut, notamment chez les dirigeants saoudiens. Ceci n'était pas une surprise pour les experts qui estimaient qu'après le 11 Septembre, la famille royale saoudienne avait préféré accepter de fermer les yeux sur l'aide et le soutien de certains de ses membres à Ossama Ben Laden, en échange d'une relative inaction d'Al Qaeda sur le territoire saoudien et dans le golfe persique.

Il est donc peu vraisemblable que l'Arabie Saoudite ait pu ignorer la localisation et la protection d'Ossama Ben Laden au sein du complexe militaire pakistanais et on peut même imaginer que cette protection du leader terroriste faisait partie d'un véritable deal entre celui-ci, l'Arabie Saoudite et le Pakistan.

Mais au Moyen-Orient tout vient brusquement de changer avec les révolutions arabes, le renversement du président égyptien Hosni Moubarak et le quasi-renversement du président Yeminite Ali Abdullah Saleh, et l'Arabie Saoudite est de plus en plus profondément préoccupée par la déstabilisation du Yémen par Al-Qaeda et l'Iran. Dans la guerre froide qui fait rage au Yémen - une guerre par procuration entre Riyad et Téhéran - Al-Qaeda a en effet agi comme allié de l'Iran et le quasi-effondrement du régime de Saleh risque de donner à l'Iran une tête de pont supplémentaire sur la frontière saoudienne.

L'Arabie Saoudite est également de plus en plus profondément préoccupée par l'instrumentalisation croissante d'Al-Qaeda par l'Iran ! Un certain nombre de responsables d'Al-Qaeda, qui étaient réfugiés en Iran - sous un régime de liberté surveillée - suite à l'intervention américaine en Afghanistan fin 2001, viennent d'être libérés et autorisés à quitter le pays. A l'époque de leur fuite vers l'Iran, le passage de la frontière avait été facilité par les troupes d'Ismaël Khan, le gouverneur de la province d'Herat en Afghanistan. Ce dernier est considéré comme inféodé à Téhéran. Ils avaient ensuite été accueillis dans la région de Quetta, au Baloutchistan, par l'organisation sunnite iranienne Al Sunna Wal Jama'a, contrôlée en sous-main par les Pasdarans, Gardiens de la Révolution iranienne (voir mon article du 05/11/2005 - Histoires de Al-Zarqawi : Les routes de Téhéran

L'aide ainsi apportée par Téhéran aux combattants d'Al-Qaeda (ainsi qu'aux talibans) n'est pas nouvelle. Le corps Ansar de la force al-Qods des Pasdaran encadre depuis des années les activistes internationalistes sunnites. Le chef de cette unité est le général Hossein Mussavi, qui est inscrit depuis le 6 août 2010 sur la liste des personnes accusées de terrorisme par le département du Trésor américain. Les villes de Mashad (qui accueille l'état-major du corps Ansar), Tayyebat, Birjan, Maibod, Zahedan et la région de Shamsabad, près de Téhéran, abritent des camps où se trouvent des militants sunnites qui, une fois entraînés, repassent en Afghanistan. Des cellules d'Al-Qaeda ont été repérées dans les districts de Barkwah, Balu Barak, Frah, Gulistan et Pusht-e Rod de la province de Farah (soit 5 des 11 districts de cette région située au sud-ouest de l'Afghanistan). Parallèlement, l'Iran utilise aussi les compétences du Saoudien Abdullah al Qarawi, qui est responsable d'Al-Qaeda dans le Golfe persique. A ce titre, il y recrute de nombreux volontaires locaux pour aller mener la guerre sainte en Afghanistan.

Une partie des dernières troupes d'Ossama Ben Laden parait donc être désormais de plus en plus instrumentalisées par Téhéran qui les utilise pour ses propres desseins. L'Iran souhaite ainsi jouer un rôle dans les bouleversements qui se déroulent actuellement dans le monde arabe. SI les populations chiites au Bahreïn peuvent être épaulées directement  mais discrètement, ce n'est pas le cas ailleurs et la manipulation d'activistes d'Al-Qaeda semble donc une des solutions adoptées par les mollahs pour étendre leur influence. L'Arabie Saoudite, qui est à la fois terrorisée par la poussée iranienne et par le développement des révolutions arabes, ne pouvait plus rester sans réagir ! La révolution islamiste iranienne avait déjà encouragé, en 1979, tous les chiites du Golfe à renverser leurs dirigeants « corrompus », et de violentes émeutes s’en étaient suivies parmi la communauté chiite d’Arabie Saoudite. Celle-ci, estimée entre 1 et 2 millions de personnes parmi 16 millions de saoudiens, est installée au cœur même de la province pétrolière du Hassa qui court sur 550 kilomètres le long du golfe Persique, à l’est des déserts d’Al-Dahna et d’Al-Sulb, et le Hassa est principale source de la richesse du royaume et son cœur économique. Pour les chiites du royaume, la difficulté de se sentir aujourd’hui « saoudites » est d’autant plus marquée qu’ils sont encore discriminés et tenus à l’écart de la fonction publique, malgré les promesses des Rois Fahd et Abdallah à réévaluer leurs droits, et que leur religion est toujours considérée comme une hérésie par les autorités sunnites .

Peu après la visite pakistanaise des généraux américains, le Prince Bandar bin Sultan bin Abdulaziz, Chef du Conseil de sécurité nationale saoudien et émissaire spécial du Roi a lui aussi pris le chemin du Pakistan, y rencontrant les plus hautes autorités à le fin du mois de Mars 2011, dont le Président Asif Ali Zardari, le Premier Ministre Yousaf Raza Gilani, le Ministre de l'intérieur Rehman Malik et le Commandant des forces armées, le Général Ashfaq Parvez Kayani. A la suite de cette visite on apprenait que le Pakistan avait décidé de jouer un important rôle dans le Golfe en soutenant l'Arabie Saoudite contre les révolutions chiites de Bahrein et du Yemen (où l'aviation pakistanaise est déjà intervenue fin 2009, début 2010 en soutien des forces saoudiennes). L'accord passé prévoirait la mise à disposition de deux divisions pakistanaises pour intervenir en Arabie Saoudite en cas de besoin et aider l'Arabie Saoudite à combattre les déstabilisations au Bahreïn et au Yémen (avec notamment le recrutement de 1.000 soldats pakistanais dans la Garde nationale de Bahreïn).

Il semble donc bien que l'Arabie Saoudite vienne de réussir un magistral coup de billard à trois bandes pour :

- décapiter un Al Qaeda de plus en plus instrumentalisé par l'Iran,

- offrir une divine surprise à Barack Obama (et peut-être sa reélection) en échange d'une certaine bienveillance des Etats-Unis dans les efforts saoudiens de contre-révolution dans les pays du Golfe,

- achever d'enrôler l'armée et la bombe pakistanaise dans sa lutte contre Téhéran.


Jean-Philippe Miginiac 06/05/2011



Jean-Philippe Miginiac is the CEO and managing editor at Strategic-Road.com.



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