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Et d'ailleurs, le 23 février dernier, dans une station balnéaire
pakistanaise, le général Ashfaq Kiyani, assisté d'un autre général
pakistanais représentant peut-être l'ISI, rencontrait l'amiral Mike
Mullen, chef d'état-major interarmées américain, assisté de son côté
par le général David Petraeus, commandant en chef en Afghanistan (mais
aussi le futur directeur de la C.I.A. désigné par le Président Obama le
28 avril dernier), ainsi que de trois autres hauts responsables.
Officiellement cette rencontre avait pour objectif de trouver une solution
au « cas Davis », du nom d'un « agent consulaire » américain, arrêté
à Lahore le 27 janvier dernier après avoir tué deux jeunes pakistanais.
Ce citoyen américain, qui séjournait dans ce pays sous une couverture
consulaire, travaillait vraisemblablement pour la C.I.A.
Rien n'a filtré de cette réunion, mais il est aujourd'hui probable que
le cas Ben Laden fut au centre des discussions, et le cas Davis traité très
en marge. Une rencontre entre militaires à un tel niveau n'est en effet
aucunement justifiée par l'affaire Davis qui aurait dû logiquement être
traitée entre diplomates.
Un autre pays devait cependant être au cœur des réflexions des
intervenants à cette réunion américano-pakistanaise. Depuis quelques
années en effet, les généraux pakistanais ne font rien sans
l'assentiment de l'Arabie Saoudite. Les rumeurs de financement de l'arme
nucléaire pakistanaise et de « pacte nucléaire secret » entre
Islamabad et Riyad émergent régulièrement et le Pakistan et l'Arabie
Saoudite développent une coopération militaire étroite (voir mon
article du 11/03/2006 - L'Arabie
Saoudite regarde à l'Est (II) - La tentation nucléaire
Rien de ce qui concerne Ossama Ben Laden et Al Qaeda ne saurait d'ailleurs
être étranger à l'Arabie Saoudite ! Il y a quelques mois, un mémo
secret signé en Décembre 2009 par la secrétaire d'État Hillary Clinton
et révélé par Wikileaks, indiquait en effet clairement que les résidents
du royaume saoudien et de ses voisins - les Émirats arabes unis, le Koweït
et le Qatar - restaient les principaux soutiens financiers des
organisations terroristes et des militants affiliés à Al-Qaeda, aux
talibans, au Hamas et au mouvement pakistanais Lashkar-e-Taiba. Selon
Hillary Clinton, la volonté politique nécessaire pour bloquer l'argent
destiné à ces réseaux faisait toujours gravement défaut, notamment
chez les dirigeants saoudiens. Ceci n'était pas une surprise pour les
experts qui estimaient qu'après le 11 Septembre, la famille royale
saoudienne avait préféré accepter de fermer les yeux sur l'aide et le
soutien de certains de ses membres à Ossama Ben Laden, en échange d'une
relative inaction d'Al Qaeda sur le territoire saoudien et dans le golfe
persique.
Il est donc peu vraisemblable que l'Arabie Saoudite ait pu ignorer la
localisation et la protection d'Ossama Ben Laden au sein du complexe
militaire pakistanais et on peut même imaginer que cette protection du
leader terroriste faisait partie d'un véritable deal entre celui-ci,
l'Arabie Saoudite et le Pakistan.
Mais au Moyen-Orient tout vient brusquement de changer avec les révolutions
arabes, le renversement du président égyptien Hosni Moubarak et le
quasi-renversement du président Yeminite Ali Abdullah Saleh, et l'Arabie
Saoudite est de plus en plus profondément préoccupée par la déstabilisation
du Yémen par Al-Qaeda et l'Iran. Dans la guerre froide qui fait rage au Yémen
- une guerre par procuration entre Riyad et Téhéran - Al-Qaeda a en
effet agi comme allié de l'Iran et le quasi-effondrement du régime de
Saleh risque de donner à l'Iran une tête de pont supplémentaire sur la
frontière saoudienne.
L'Arabie Saoudite est également de plus en plus profondément préoccupée
par l'instrumentalisation croissante d'Al-Qaeda par l'Iran ! Un certain
nombre de responsables d'Al-Qaeda, qui étaient réfugiés en Iran - sous
un régime de liberté surveillée - suite à l'intervention américaine
en Afghanistan fin 2001, viennent d'être libérés et autorisés à
quitter le pays. A l'époque de leur fuite vers l'Iran, le passage de la
frontière avait été facilité par les troupes d'Ismaël Khan, le
gouverneur de la province d'Herat en Afghanistan. Ce dernier est considéré
comme inféodé à Téhéran. Ils avaient ensuite été accueillis dans la
région de Quetta, au Baloutchistan, par l'organisation sunnite iranienne
Al Sunna Wal Jama'a, contrôlée en sous-main par les Pasdarans, Gardiens
de la Révolution iranienne (voir mon article du 05/11/2005 - Histoires
de Al-Zarqawi : Les routes de Téhéran
L'aide ainsi apportée par Téhéran aux combattants d'Al-Qaeda (ainsi
qu'aux talibans) n'est pas nouvelle. Le corps Ansar de la force al-Qods
des Pasdaran encadre depuis des années les activistes internationalistes
sunnites. Le chef de cette unité est le général Hossein Mussavi, qui
est inscrit depuis le 6 août 2010 sur la liste des personnes accusées de
terrorisme par le département du Trésor américain. Les villes de Mashad
(qui accueille l'état-major du corps Ansar), Tayyebat, Birjan, Maibod,
Zahedan et la région de Shamsabad, près de Téhéran, abritent des camps
où se trouvent des militants sunnites qui, une fois entraînés,
repassent en Afghanistan. Des cellules d'Al-Qaeda ont été repérées
dans les districts de Barkwah, Balu Barak, Frah, Gulistan et Pusht-e Rod
de la province de Farah (soit 5 des 11 districts de cette région située
au sud-ouest de l'Afghanistan). Parallèlement, l'Iran utilise aussi les
compétences du Saoudien Abdullah al Qarawi, qui est responsable
d'Al-Qaeda dans le Golfe persique. A ce titre, il y recrute de nombreux
volontaires locaux pour aller mener la guerre sainte en Afghanistan.
Une partie des dernières troupes d'Ossama Ben Laden parait donc être désormais
de plus en plus instrumentalisées par Téhéran qui les utilise pour ses
propres desseins. L'Iran souhaite ainsi jouer un rôle dans les
bouleversements qui se déroulent actuellement dans le monde arabe. SI les
populations chiites au Bahreïn peuvent être épaulées directement
mais discrètement, ce n'est pas le cas ailleurs et la manipulation
d'activistes d'Al-Qaeda semble donc une des solutions adoptées par les
mollahs pour étendre leur influence. L'Arabie Saoudite, qui est à la
fois terrorisée par la poussée iranienne et par le développement des révolutions
arabes, ne pouvait plus rester sans réagir ! La révolution islamiste
iranienne avait déjà encouragé, en 1979, tous les chiites du Golfe à
renverser leurs dirigeants « corrompus », et de violentes émeutes
s’en étaient suivies parmi la communauté chiite d’Arabie Saoudite.
Celle-ci, estimée entre 1 et 2 millions de personnes parmi 16 millions de
saoudiens, est installée au cœur même de la province pétrolière du
Hassa qui court sur 550 kilomètres le long du golfe Persique, à l’est
des déserts d’Al-Dahna et d’Al-Sulb, et le Hassa est principale
source de la richesse du royaume et son cœur économique. Pour les
chiites du royaume, la difficulté de se sentir aujourd’hui « saoudites
» est d’autant plus marquée qu’ils sont encore discriminés et tenus
à l’écart de la fonction publique, malgré les promesses des Rois Fahd
et Abdallah à réévaluer leurs droits, et que leur religion est toujours
considérée comme une hérésie par les autorités sunnites .
Peu après la visite pakistanaise des généraux américains, le Prince
Bandar bin Sultan bin Abdulaziz, Chef du Conseil de sécurité nationale
saoudien et émissaire spécial du Roi a lui aussi pris le chemin du
Pakistan, y rencontrant les plus hautes autorités à le fin du mois de
Mars 2011, dont le Président Asif Ali Zardari, le Premier Ministre Yousaf
Raza Gilani, le Ministre de l'intérieur Rehman Malik et le Commandant des
forces armées, le Général Ashfaq Parvez Kayani. A la suite de cette
visite on apprenait que le Pakistan avait décidé de jouer un important rôle
dans le Golfe en soutenant l'Arabie Saoudite contre les révolutions
chiites de Bahrein et du Yemen (où l'aviation pakistanaise est déjà
intervenue fin 2009, début 2010 en soutien des forces saoudiennes).
L'accord passé prévoirait la mise à disposition de deux divisions
pakistanaises pour intervenir en Arabie Saoudite en cas de besoin et aider
l'Arabie Saoudite à combattre les déstabilisations au Bahreïn et au Yémen
(avec notamment le recrutement de 1.000 soldats pakistanais dans la Garde
nationale de Bahreïn).
Il semble donc bien que l'Arabie Saoudite vienne de réussir un magistral
coup de billard à trois bandes pour :
- décapiter un Al Qaeda de plus en plus instrumentalisé par l'Iran,
- offrir une divine surprise à Barack Obama (et peut-être sa reélection)
en échange d'une certaine bienveillance des Etats-Unis dans les efforts
saoudiens de contre-révolution dans les pays du Golfe,
- achever d'enrôler l'armée et la bombe pakistanaise dans sa lutte
contre Téhéran.
Jean-Philippe
Miginiac 06/05/2011
Jean-Philippe Miginiac is the CEO and
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